‘Itinéraire d’un enfant du monde’ par J.Portante

PHO_4771Il y en a, des vies, dans la vie d’Hénoké Courte-Wolde Medhin! Son rire les cache, mais
ses yeux les disent. Ils parlent d’enfance interrompue, de fuite, d’arrivée pas  facile en France, puis de racines retrouvées.

Tout semblait aller pour le mieux dans la meilleure Éthiopie possible quand Hénoké
est venue au monde, en octobre, au début du printemps 1960, sur les hauteurs
d’Addis-Abeba. Du moins pour ceux qui, comme ses parents, vivaient du côté
ensoleillé des choses. Et protégeaient comme ils le pouvaient leurs enfants de
la laideur et la misère toutes proches. Hailé Sélassié Ier régnait certes en
monarque peu éclairé depuis 1930, et on sentait déjà que la question de
l’Érythrée, qu’à l’ONU on avait voulu croire résolue après la guerre, n’avait
pas dit son dernier mot.

Hénoké, «l’enfant du Seigneur» (c’est ce que signifie en langue amharique Wolde
Medhin), était la petite dernière d’une famille nombreuse – «on ne compte pas
les enfants, ça porte malheur». En fait, il y en a eu six. «De vivants»,
précise-t-elle. D’emblée on sent qu’elle a du mal à parler de cela. C’est comme
si un univers dormait derrière un épais rideau qui ne veut pas se lever. Il y a
là le père fonctionnaire impérial qui perdra tout quand l’histoire basculera en
1974. Il y a aussi l’enfance protégée, sereine, avec une langue, celle de la
maison, l’amharique, «si riche et si agréable pour la poésie», alors qu’à
l’école c’était le français. Et, surtout, il y a l’insouciance d’une enfance
protégée.

Puis, soudain, tout se brouille et l’adolescence part en fumée. Hénoké ne dit que peu
de chose de ce qu’elle a vu pendant les premières années du régime de Mengistu.
Transparaît que plus d’une fois elle a côtoyé le sang et la mort. Transparaît
aussi qu’elle est enrôlée dans la campagne d’alphabétisation dans un pays où
régnaient et règnent encore la misère et l’illettrisme. C’est durant cette
période que s’est effacée son adolescence. C’est là que l’enfant devient
adulte. Et que mûrit le projet de départ, de fuite.

Commence alors la longue remontée vers le Nord avec, à la clé, l’arrivée à Grenoble,
chez son frère qui y faisait un deuxième doctorat afin de rester en France et
de pouvoir l’accueillir. On est en 1977. Une vie s’éteint, une autre commence.
Hénoké passe son bac à Montélimar, monte à Paris, s’inscrit à la Sorbonne et en
ressort, en 1985, avec un DEA dans la poche: «Histoire africaine»… Elle ne
parle pas de ses tracas, les cartes de séjour à renouveler, le quotidien
difficile à surmonter, les petits boulots, «rester debout toujours comme les
montagnes du pays, l’espoir toujours, le sourire pour guérir tout». Difficile
de lui faire avouer un bleu au cœur. L’essentiel, c’est la renaissance. Et dans
celle-ci, il y a la rencontre avec Marc Courte, étudiant en histoire. Une
relation qui met «un bout de temps» à se nouer.

Volonté de fer

Et quand sonne l’heure du mariage, Hénoké voudrait que son futur mari sache d’où elle
vient. «On ne se marie pas avec une personne, mais avec un pays, avec tout,
donc aussi sa misère», explique-t-elle. Elle emmène donc Marc en Éthiopie, en
pleine guerre civile. Mais elle, qui a tout perdu, a besoin d’une nouvelle
famille, pour «reprendre racine». Orpheline provisoire de la sienne, elle
choisit celle de son mari, et, «portée par cette volonté-là», elle le convainc,
lui qui n’a pas encore envie de se poser, de s’installer au Luxembourg. Car si
elle ne se plaint de rien, Hénoké a une volonté de fer. «Pour un Éthiopien,
penser qu’on puisse le rejeter est impossible. L’Éthiopie est le centre du
monde», tranche-t-elle, mi-railleuse, mi-fière. Et elle a de quoi être fière,
Hénoké! Après tout, son pays est celui de la reine de Saba et de Lucy, la plus
ancienne femme du monde, et, sans doute, le berceau de l’humanité.

Racines volées, racines retrouvées. Mais pas de demi-mesure dans cela. Hénoké veut
tout. Ils s’installeront donc à Béreldange. Elle y est bien accueillie. La
couleur de sa peau ne fera jamais problème. Cela dit, deux cultures qui se
rencontrent, ça crée des conflits. À la naissance de sa fille, par exemple, elle
n’a pas trouvé normal que le bébé et sa maman ne soient pas plus vénérés. «En
Éthiopie être mère est un prestige…» Avide de s’enraciner, elle prendra aussi
la nationalité luxembourgeoise, passera le concours d’État. Elle couronnera son
intégration par cette envie de servir et de remercier son nouveau pays… en
s’engageant dans la politique.

Avant tout cela, cependant, avant l’enracinement total, elle mène, comme si elle voulait
tester sa capacité à se mouler dans la sédentarité choisie, une vie de nomade.
Elle arpentera ainsi, en tant que consultante d’organismes européens, plus de
cinquante pays. Mais à la naissance de son deuxième enfant, un fils, elle sent
que le voyage doit s’arrêter. Pas entièrement toutefois, puisque, son mari
devenu diplomate, elle se déplace encore «ici et ailleurs».

Alors qu’en Éthiopie Mengistu a abandonné le pouvoir, elle sait qu’elle a encore «quelque
chose à terminer avec son pays». Non qu’elle se sente coupable d’être partie,
alors que ses proches subissaient les aléas de l’histoire. Mais il fallait
qu’elle revoie sa mère, qu’elle vive des choses qu’elle n’avait pas pu vivre,
qu’elle mette un trait d’union entre le passé et le présent. Depuis, malgré
l’instabilité chronique de l’Éthiopie, elle y retourne chaque année avec sa
famille, et son fils possède même un troupeau de moutons. C’est que Hénoké a
«un rendez-vous d’amour avec les enfants de la rue d’Addis-Abeba» auxquels
vient en aide l’ONG Regards d’Enfants d’Éthiopie, créée avec ses amis du
Luxembourg.

Et la politique dans tout ça? «Depuis toujours» elle s’est sentie de gauche. Contre
l’injustice, donc. Elle qui aujourd’hui se demande, en parlant de son pays
d’origine, «comment ne pas être du côté des démunis, et ceci même quand on est
né du bon côté de la barrière». Les extrémités de son engagement s’arrondissant
avec l’âge, elle a rejoint les socialistes en 2002. Elle a donc accepté, en
2005, de figurer sur la liste du LSAP. Cela l’a catapultée, en tant qu’échevin,
au conseil communal de Walferdange. Cela lui a fait accepter d’être candidate
le 7 juin.

Le message qui passe ainsi, le symbole, est au moins double. Personnel tout d’abord. En se
mettant au service d’un pays qui lui a tant donné, «la paix, la qualité de vie,
la tranquillité, la facilité», elle a senti que «le temps était venu de lui
rendre quelque chose». Pays qu’elle «aime peut-être plus que celui qui y est
né». Politique ensuite: pour dire que c’est possible de venir d’un ailleurs
même lointain et d’accéder à des responsabilités au Luxembourg.

Priorité: ‘Faire un instant attention à celui qui est à côté de moi’

5 Responses to ‘Itinéraire d’un enfant du monde’ par J.Portante

  1. coppin says:

    Superbe portrait! Très profond!

  2. admin says:

    Oui, j’aime beaucoup…aussi ses articles dans le jeudi …que je lis sans exception. Merci.

  3. trés beau portrait, très touchant!

  4. Debritu says:

    Chere Henocke,

    C’ est avec beaucoup d’ admiration que j’ ai lu ce texte. Je t’ ai connu un peu au Lycée, un peu plus Aux Pays Bas. Ce texte reflète bien la personne délicate mais déterminée que tu es!! J’ espère te revoir bientôt. Debritu

    • admin says:

      Oh merci Debritou.Facebook étant plus acctif je veins rarement sur mon blog. merci mille fois oh oui on se connait depuis très longtemps et je connais aussi ta force..la faute à nos montagnes.

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